Joomla Slide Menu by DART Creations Accueil / Patrimoine / Mwà Véé / A la une

MWÀ VÉÉ N°87 /

Imprimer Envoyer

Le dossier

Ce numéro débute par une réflexion sur la portée culturelle et socio-économique du festival Mélanésia 2000 qui s’est déroulé en 1975 sur une plage de Magenta située non loin de l’actuel centre culturel Tjibaou. Il se poursuit avec une série d’entretiens réalisés ldans le cadre de la préparation de l’exposition « 40 ans d’art kanak » qui s’est ouverte dernièrement au CCT. Il relate ensuite l’analyse à laquelle se sont livrés le chercheur néo-zélandais, Andrian Muckle et le chercheur français, Benoît Trépied, au sujet des rapports sociaux entre les premiers stockmen kanak et les colons, qui ont permis des circulations inédites de part et d’autre de la frontière colonisateur/colonisé. Ce numéro propose enfin une transcription de la conférence donnée par Luën Iopue, jeune chercheur kanak, doctorant en sociologie, sur l’émergence de l’individu dans la société communautaire kanak. Il se referme sur un échange de vues avec le photographe Daniel Nouraud qui, à l’invitation de l’ADCK-CCT, a effectué plusieurs résidences artistiques en Nouvelle-Calédonie, suivies d’expositions inédites.

Extraits…

 

... de l'éditorial…

Le souffle de Mélanésia 2000
"Le festival Mélanésia 2000 restera comme un événement unique dans l’histoire culturelle kanak contemporaine. Il s’est inscrit comme un acte fort à la charnière d’une époque que l’on croyait révolue et d’une ère que personne n’avait imaginée, sauf des penseurs kanak tels qu’Apollinaire Anova Ataba et Jean-Marie Tjibaou. L’on a parlé à propos de ce festival de renouveau, ou encore de renaissance culturelle, ce qu’il a parfaitement incarné. Au point même d’occulter, à de rares exceptions, ses autres dimensions […] La dimension identitaire notamment, mais également socioéconomique…
Mais ce festival ne s’est pas arrêté là […] Il a engendré dans ce pays un rapport nouveau à la culture, dans son acception la plus large, comme en témoigne le paysage artistique d’aujourd’hui…
Et puis, Mélanésia 2000 a révélé, et ce n’est pas rien, un ancêtre-héros fondateur, qui, par la magie de la Parole kanak, s’est mué, en l’espace d’un jeu scénique, en ancêtre-héros fédérateur de l’ensemble des huit aires coutumières kanak et, par là même, du peuple kanak, au sens de nation kanak. L’on conviendra que ce n’est pas rien.
"

Mwà Véé (Gérard del Rio)

 

de la table-ronde sur Mélanésia 2000, au centre culturel Tjibaou

Visuel-02 « Personne n’avait mesuré l’impact de ces retrouvailles culturelles. Ce n’est que lorsque les gens se sont trouvés réunis sur le site de plage 2000, à Magenta, autrement dit, à Nouméa, la ville blanche, pour danser, chanter, échanger, qu’ils ont pris la mesure de l’événement. Nos musiques n’étaient pas diffusées à la radio à l’époque, notre culture était absente de l’école, du quotidien. Non seulement nous avions nous-mêmes une méconnaissance de notre culture, mais, de plus, nous en avions honte. Mélanésia 2000 a été un festival flamboyant, magnifique, l’on n’a jamais retrouvé l’équivalent de cette explosion de fierté… »
Marie-Claude Tjibaou

« A l’époque, notre culture, on ne la vivait qu’au sein des tribus, l’on n’osait pas la montrer. Le festival s’est déroulé dans un contexte politique qui, depuis 1970, tentait de restaurer l’identité kanak […] Il nous a fallu prendre des risques pour en arriver, en tant que Kanak, à être là aujourd’hui, tels que nous sommes, avec notre force et notre identité, en composant avec les autres. Mélanésia 2000 a été une grande fête de partage, pour les Kanak entre eux, mais également avec les autres. »
Basile Citré

« A l’époque, nos vieux, nos vieilles, vivaient dans des conditions de dénuement extrême dans les tribus et ce sont eux que l’on appelait pour participer à ce festival, à qui l’on demandait de venir s’exhiber à Nouméa. C’est pour cette raison que nous avons appelé au boycott du festival […] mais, avec le recul, je veux dire chapeau à Jean-Marie Tjibaou et à Marie-Claude Tjibaou, parce qu’au travers de ce festival ils ont fait quelque chose de grand. »
Elie Poigoune

« Jean-Marie Tjibaou voulait que le Kanak soit reconnu chez lui au travers de ce premier festival, qui devait être suivi d’un autre festival placé sous le signe de la rencontre avec tous les habitants du pays. Mais le processus n’a pas pu aller à son terme. Vous, Kanak, avez posé une coutume, mais celle d’en face n’est jamais venue et l’échange dont rêvait Jean-Marie n’a pas eu lieu. »
Gérald Cortot

« La première étape, celle du festival, a consisté à poser la revendication culturelle, la deuxième étape a posé la revendication politique et la troisième étape, celle d’aujourd’hui, réside dans la revendication identitaire. »
Gilbert Tein

« Tendre la main à l’autre comme l’ont fait Jean-Marie Tjibaou et ceux qui l’ont suivi au moment de Mélanésia 2000 représente une démarche particulière. Il n’était pas facile de dire à nos vieux, à nos vieilles, de venir se produire en dehors d’un cadre coutumier classique, dans une logique d’échange, devant un public qui allait payer pour les voir, tout en leur expliquant que ce n’était pas pour l’argent qu’il fallait le faire, mais pour perpétuer notre culture. »
Emmanuel Tjibaou

« Mélanésia 2000 ressemble étrangement à la première partie d’une grande coutume, d’un échange où les gens apportent leurs biens, communiquent par leurs discours qui ils sont, d’où ils sont. Tout ceci a eu lieu durant le festival. Le retour prévu, c’était Calédonia 2000, qui était financé et qui n’a pas eu lieu. Mais il n’est pas trop tard pour créer cette culture de la rencontre en lieu et place d’une culture uniformisée. L’un des grands enseignements de Mélanésia 2000, à mes yeux, c’est l’importance de l’échange. »
Patrice Godin

des textes et entretiens

 

A propos de Mélanésia 2000

Extrait du journal Les Calédoniens (1975)
(©Jean-Paul Caillard)
Visuel-02 « Un des axes évidents, même s’il n’a pas été souvent relevé, c’est la portée socio-économique de la manifestation. Cette dernière s’est articulée autour d’un discours qui avait lui-même pour pivot une revendication de reconnaissance identitaire, sachant que celle-ci n’avait de sens que si elle était non seulement reconnue par des pairs, mais légitimée par un geste. Lequel est l’expression de la tradition et était, dans Mélanésia 2000, incarné par le jeu scénique sur le thème de Téâ Kanaké. »

Emmanuel Tjibaou, directeur de l’ADCK-CCT

 

 

A propos de 40 ans d’art kanak

(©Totem infographie)
Visuel-03« Si l’on regarde les quarante années qui se sont écoulées depuis Mélanésia 2000, du point de vue de la création plastique, on peut dire que l’on y trouve beaucoup de sincérité. On sent de l’appétit, de la fraîcheur, l’envie d’explorer de nouveaux champs, la maîtrise des pratiques et des techniques, en même temps qu’une recherche d’approfondissement et d’éclairage de l’identité et des identités. On note encore au fil des expositions une maturité croissante. »

Colette Aluze, enseignante en arts plastiques et art appliqués

« Inscrit dans une réflexion sur la production et la diffusion des pratiques artistiques contemporaines postcoloniales, le projet pédagogique et artistique de l’Ecole d’art, mis en place à partir de 1991, trouve son origine dans le processus de réappropriation et de renouvellement culturels impulsé par Jean-Marie Tjibaou lors du festival Mélanésia 2000. Il vise une contribution à l’émancipation et à la reconstruction sociale de la Nouvelle-Calédonie, à travers la reformulation de pratiques et de concepts, et la professionnalisation de la scène artistique locale (…) »

Sophie Boutin, ancienne directrice de l’Ecole d’art

« L’art kanak se situe dans la permanence sur le fond, à savoir la narration, la parole, l’identité, et dans l’impermanence sur la forme. Il n’y a pas dichotomie. Le Centre a réussi à assumer, durant cette période, une certaine forme de transgression dans un respect total des fondamentaux. Quand on revisite les objets kanak, on constate qu’ils sont porteurs d’une narration, d’un sens et d’une parole, comme l’a si bien traduit le titre de l’exposition" L’art est une parole". »

Henri Gama, conseiller culturel

« Bon gré mal gré, quelque chose qui relève de la liberté d’expression et de création est en train de naître. Se fait sentir le besoin de réinventer le lien avec la société à la fois dans ses fondements et dans ses transformations. De ce point de vue, les artistes sont des explorateurs en même temps que des moteurs de reformulation d’une identité. »

Patrice Godin, anthropologue

 

Armand Goroboredjo animant un atelier de sculpture au centre culturel Tjibaou pour des jeunes de tribus de l’intérieur et de quartiers de Nouméa encadrés par des éducateurs du centre éducatif de la Direction de l’action sanitaire et sociale de la Nouvelle-Calédonie. (© ADCK-CCT, photogr. G. del Rio)
Visuel-04 « Les vieux ont toujours continué à sculpter, dans ma tribu. La perte du sens ? Personnellement, on m’a appris ce que signifiaient les éléments qui composent la case et qui l’ornent et donc, je connais leur sens. Comme ce que l’on appelle les sculptures intermédiaires, que l’on a retrouvées dans la case du centenaire érigée à la tribu de Baï. A l’intérieur, il y avait des sculptures représentant chaque tribu de Poindimié, celles qui regardent vers l’extérieur, et celles qui regardent vers l’intérieur pour veiller sur la case et ses occupants. Donc, le sens était bien là, comme depuis toujours. Le sens ne s’est pas perdu, même si durant une certaine période il ne s’est pas concrétisé dans des grandes cases ou des sculptures. Il a été transmis au fil des discours coutumiers.

Armand Goroboredjo, écrivain

« Quarante ans d’art kanak à l’échelle d’un pays, c’est hier, mais rapporté à la vie d’un artiste, c’est long. Cette transition est lente, mais elle est en marche, on le voit partout dans le Pacifique depuis quelques années maintenant, avec des pays à l’avant- garde comme la Nouvelle-Zélande et l’art contemporain maori, en particulier Robert Jahnke et ses assemblages, Fatu Feu’u, d’origine samoane, et John Pule qui s’inspire de la composition des étoffes d’écorce néo-traditionnelle de Niue, l’Australie avec ses artistes aborigènes en résidence au musée du quai Branly, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée avec David Lasisi, Timothy Akis, Kauage… »

Jean-Pierre Le-Bars, graphiste

Histoire pays : Stockmen kanak et rapports coloniaux

(© collection privée Marcel Gibert)
Visuel-04(Résumé) « Pendant plus d'un siècle, des années 1870 aux années 1980, les gardiens de bétail ou « stockmen » ont joué un rôle politique majeur, en tant que figures intermédiaires de pouvoir et d’influence, dans la construction, l’entretien et la reproduction de l’ordre colonial en Nouvelle-Calédonie. A l’échelle locale, les rapports sociaux établis entre Kanak et colons dans le cadre des activités pastorales ont permis des circulations inédites de part et d’autre de la frontière colonisateur/colonisé. Ces dynamiques sociales ont été déterminantes lors des processus de création de certaines chefferies administratives à la fin du XIXe siècle, puis au moment de l’entrée en politique des Kanak dans la seconde moitié du XXe siècle. A partir d’une analyse centrée sur la commune de Koné, notre article retrace la façon dont ces alliances sociales et politiques entre stockmen kanak et éleveurs européens ont été progressivement façonnées, puis mobilisées dans les contextes successifs de la colonisation, des « rébellions », de l’évangélisation, du renouveau politique de l’après-guerre, enfin, de la lutte autour de l’indépendance dans les années 1980. »

Adrian Muckle, chercheur en histoire et Benoît Trépied, anthropologue

Rencontres de la médiathèque : L’individu dans la société kanak

(© ADCK-CCT, photogr. Henri Wedoye)
Visuel-04(Argument) « Il est coutume d’entendre, dans les discours, que la société kanak est une société communautariste, fondée sur les relations familiales et/ou, coutumières. Les contacts avec l’extérieur, et notamment la période coloniale, ont amorcé des changements dits sociaux. Petit à petit, il semblerait que « l’individu » tende, comme dans toute société moderne, à s’imposer, les modes de vie en Nouvelle-Calédonie favorisant cet état de fait. Est-ce que cela veut dire que la société communautaire kanak va s’éteindre ? Nous verrons comment l’individu, en tant que sujet dans la société kanak s’affirme aujourd’hui, mais que cela n’est pas pour autant synonyme de fin du communautarisme, mais plutôt une redéfinition adaptative de celle-ci au contexte. »

Luën Iopue, doctorant en sociologie

Echange de vues…

(© ADCK-CCT, photogr.Daniel Nouraud)
Visuel-04« Je pars souvent d’éléments concrets que je transforme en éléments surnaturels, par le jeu de l’exposition, du cadrage, ou parfois de la peinture ou d’un mouvement artificiel. Ce que je sais, c’est que les Kanak décèlent facilement l’esprit des choses que je photographie. Le rapport entre ce que l’on appelle le rationnel et l’irrationnel me fascine et j’ai envie de l’expérimenter au contact de la nature que je trouve, ici, troublante de réalisme, en raison de la lumière, du mouvement. J’aimerais réussir à faire apparaître cette dimension de la nature à l’occasion d’un prochain travail en Nouvelle-Calédonie. Il y a, ici, un aspect unique, rien n’est tranché, définitif, tout est en mouvement, même ce qui semble immobile… Cela en fait pour moi un formidable espace de créativité. »

Daniel Nouraud, photographe (à propos des expositions « Poe Makate » et « Puli Wangom » qu’il a présentées en 2012 et en 2015 au centre culturel Tjibaou



Partager
Accueil - Mentions légales - Plan du site - Contactez-nous
Fermer la fenêtre X