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Mwa Vée n°63 /

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A l’affiche de la revue culturelle kanak Mwà Véé, n°63


Extraits de l’éditorial


« Ce premier numéro de l’année 2009 se présente comme une contribution à la réflexion globale sur la prise en compte de l’environnement et d’un droit de l’environnement dans le développement et l’avenir du pays calédonien.

Le dossier que nous consacrons à cette réflexion s’ouvre par l’évocation de ce que nous appellerons « l’espace de vie » kanak, de préférence à la notion occidentale d’environnement. La société kanak est en effet indissociable de son espace naturel de vie. C’est de ce milieu naturel qu’elle a jusqu’à présent tiré non seulement ses ressources essentielles mais également son inspiration intellectuelle déclinée en termes de spiritualité, de mode de vie, de savoirs et savoir-faire… C’est sa relation fondamentale à son espace de vie qui confère à la société kanak une place et un rôle essentiels et de toute façon incontournables, dans le débat sur l’environnement. Un débat qui puise sa raison d’être aussi bien, et non sans inquiétude parfois, dans les grands projets d’exploitation minière, que, et non sans soulagement, dans l’inscription par l’Unesco d’une grande partie de ses récifs coralliens sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité (…) »

Mwà Véé (Gérard del Rio)

Extrait des contributions, entretiens et récits


Ambitions industrielles, réactions autochtones…

« Le texte d’août 2002, que l’on a produit avec les coutumiers, est un texte fondateur quand on parle de droits autochtones. Il faut définir la place des autorités coutumières. On ne peut pas laisser aux seuls politiques, sous prétexte qu’ils sont élus au suffrage universel, la responsabilité et la décision de gérer le patrimoine naturel et toutes les questions environnementales, comme cela se passait jusqu’alors sans que nous fassions quoi que ce soit pour inverser cette tendance (…)

Jusqu’en 2002, on n’avait pas conscience de l’impact de projets industriels aussi gigantesques que celui-ci. On ne mesurait pas leur ampleur. Nous, on voyait une exploitation minière classique, comme on les a toujours connues dans ce pays, avec l’impact environnemental que l’on connaît, mais pas un complexe industriel de la taille de Goro Nickel »…

« Nous avons réalisé deux diaporamas (…) et nous les avons projetés en présence des représentants de Goro Nickel (…) Cette évocation de la dimension kanak est très parlante, au point que certains de nos interlocuteurs ont été très émus par ce qu’ils ont vu, la plantation du bois tabou, les autres grandes étapes de notre démarche et toute la symbolique qu’il y a derrière. Ils ont compris qu’il y avait une approche, disons, occidentale des choses et une approche kanak. Dans la première, il n’y a pas de hasard, ni de croyances, il n’y a que des faits, tout est matériel et s’explique de façon rationnelle. Nous avons simplement voulu montrer que, dans le monde kanak, les choses ne se passent pas comme ça (…)

Tout l’espace n’était pas peuplé mais il était habité, traversé par les gens et donc le Sud n’était pas un désert humain comme on le prétend parfois. Il était habité culturellement et spirituellement. Cette réalité sociale, culturelle et spirituelle est exprimée dans plusieurs grands mythes du Sud. Dans ces mythes, les différents lacs communiquent entre eux et avec la mer. Le grand lac et le lac en huit communiquent par exemple avec le canal de la Havanah. Ces lieux ont inspiré le mythe du géant et celui de la marmite magique de Goro »

Raphaël Mapou, secrétaire général du comité Rhéébù Nùù

La perception kanak de l’environnement

« Quand on parle d’environnement à un Kanak, il va se retourner sur lui-même par rapport à ses propres connaissances et à ses propres références. L’environnement, c’est l’habitacle même des Kanak. Au-delà de cet habitacle, l’environnement, c’est le monde des vivants mais aussi le monde des morts, c’est le champ d’ignames et toutes les activités traditionnelles qui sont reliées au milieu naturel (…) »

En tant que sénateurs coutumiers, nous avons souhaité cette inscription au plan mondial par l’Unesco, face à la menace que représentait pour le lagon et les récifs coralliens, qui forment un patrimoine unique, l’intensification de l’exploitation minière (…)

Quand on inscrit un site et qu’à l’intérieur de celui-ci existe une présence autochtone, la condition sine qua non, c’est justement que les autochtones participent à la gestion du site classé et soient les acteurs de sa préservation. Ils sont présents depuis des millénaires dans cet environnement, ils ont su le préserver jusqu’à présent et on ne peut pas les en exclure. Et c’est ce point qui nous intéressait tout particulièrement dans l’inscription par l’Unesco. Et dans le texte de l’inscription, cette participation collégiale est parfaitement prévue. La mise en place d’une cogestion [NDLR: ou encore gestion participative] des sites classés était une des conditions de l’inscription. On rejoignait donc en cela ce que nous appelons le principe de bonne gouvernance auquel nous sommes, nous coutumiers, très attachés. On se situe également dans le droit fil de l’Accord de Nouméa. Si on traduit le concept de l’identité kanak en termes de droit et de gouvernance, on fait participer l’autorité coutumière et les clans détenteurs d’un pouvoir ou gardiens de tel milieu, terrestre ou marin à travers leur totem, de façon à ce qu’ils participent à l’élaboration des mesures de protection de ces milieux.

Et, bien sûr, cette inscription représente une chance, une richesse pour l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie et de ses habitants (…)

Le Kanak, dans sa tradition, savait réguler ses prélèvements dans le milieu naturel, ne consommait que du biodégradable et n’avait donc pas de problème d’élimination des déchets. Du reste, on ne jetait pas n’importe quoi n’importe où. Les déchets étaient mis dans des endroits éloignés des habitations et où on pouvait, le cas échéant, les brûler. Aujourd’hui, le Kanak a intégré le système de consommation à l’occidentale, de l’insecticide au frigo, à la gazinière ou à la voiture, sans compter les emballages en plastique. Le problème, c’est que personne ne lui a expliqué que tous ces biens n’étaient pas biodégradables et qu’il fallait qu’il abandonne le réflexe de tout jeter»…

Georges Mandaoué, sénateur coutumier de l’aire Ajië-Aro

Inscription Unesco, l’exemple d’Ouvéa

« En septembre 2006, la province des Îles a émis un vœu par délibération, pour dire qu’en tant que détentrice de la compétence sur le plan institutionnel, elle apportait son soutien à la démarche de classement et s’investissait dans la démarche de sauvegarde et de préservation du bien qui allait être inscrit au patrimoine de l’humanité. Qu’en résumé, elle était partie prenante de la démarche. »

« Agir ensemble pour le maintien des équilibres naturels »

Àpartir de fin 2006, nous avons commencé à écrire toute la parole qui circulait. De là est sortie une déclaration commune dans laquelle était cité le passage du préambule de l’Accord de Nouméa spécifiant que les provinces sont compétentes sur le domaine public maritime mais doivent prendre en considération les pratiques coutumières (…)

Cette déclaration commune a été signée le 8 janvier 2007 entre cinq chefferies d’Ouvéa, la province et la mairie. Les deux autres chefferies de l’île se sont rajoutées aux signataires par la suite. Beaucoup de participants ont vécu ce rassemblement des chefferies et grandes chefferies, réunies autour d’une démarche commune, comme un moment historique qui montrait bien que les gens d’Ouvéa sont très liés à leur milieu naturel, et en particulier à leur milieu marin (…)

En rédigeant le dossier d’inscription, nous avons constaté que l’un des critères pris en compte par le jury de l’Unesco était la beauté du site. Nous nous sommes regardés en disant: «Mais de quoi parlent-ils? C’est quoi, la beauté, le beau, pour eux? Parce que, dans la perception kanak,ça ne veut rien dire.» Pour les non-Kanak, un site naturel se situe par rapport à sa beauté, son esthétique, pour les Kanak, c’est ce que dit le site qui est important. On nous a alors demandé si dans les contes, la littérature kanak, on décrivait quelque part la beauté. Et j’ai dû répéter que cette notion ne faisait pas partie de notre culture ni même de notre vocabulaire. Nous avons d’autres critères pour apprécier les gens, les choses ou un site. Pas facile d’expliquer cela à des non-Kanak. Je leur ai proposé d’écouter Gurujele, ou Virhin, ou encore de parcourir l’ouvrage sur les contes et légendes d’Ouvéa pour se faire une idée de la perception kanak et du lien que nous entretenons avec la nature. On trouve des extraits de ces contes et légendes sur le site internet d’Ouvéa, qui évoquent les échanges entre les clans de la terre et les clans de la mer»…

Michèle Le Bolé, service de l’environnement et de l’énergie de la province des îles Loyauté

Les lagons calédoniens acteurs de la citoyenneté

« Par rapport à cette démarche d’inscription au patrimoine mondial, englobant au départ la totalité des récifs coralliens de la Nouvelle-Calédonie, [l’association] Corail vivant a rapidement reçu l’adhésion de la province Nord et de la province des îles Loyauté, et, élément important dans le processus et la démarche, du Sénat coutumier. Ce dernier s’est assez vite emparé de ce dossier qu’il estimait important par rapport au lien des Kanak avec la mer et au fait que, pour les Kanak, il n’existe pas de séparation entre la terre et la mer qui forment pour eux un vrai continuum. La propriété foncière ne s’arrête pas au littoral, elle se prolonge sous l’eau. Et c’était donc, je pense, d’un point de vue coutumier, faire reconnaître ce lien fort qui les unit à cette propriété foncière particulière par les autres communautés qui composent la Nouvelle-Calédonie (…)

Parler de citoyenneté, c’est parler d’identification à et de défense d’un patrimoine commun. Il peut s’agir d’un patrimoine historique, culturel, mais également d’un patrimoine naturel. Et que tous ensemble on défende, ou en tout cas on souhaite protéger, valoriser et respecter notre patrimoine, en l’occurrence naturel, c’est à mes yeux un des socles de la citoyenneté (…)

Par ailleurs, nous souhaitons mettre en place un conservatoire sous la forme d’un GIP environnement, qui regrouperait d’une part un « volet forêt sèche », lequel n’a pour l’instant pas de structure juridique appropriée, d’autre part la coordination Nouvelle-Calédonie-Unesco (…)

Valoriser le patrimoine naturel de ces régions dépourvues de sites miniers ouvre des perspectives nouvelles et d’avenir aux autres populations en leur permettant de se projeter, de développer les infrastructures familiales ou associatives, la formation des acteurs de cet écotourisme ainsi que l’approche culturelle, à travers la sculpture et les autres formes d’expression artistique ou l’artisanat traditionnel, par exemple. Cette inscription par l’Unesco se présente comme un socle pour la citoyenneté mais aussi comme un facteur du rééquilibrage économique en Nouvelle-Calédonie. Cela prendra du temps. Il faut que les gens apprennent à s’approprier ce genre de démarche, mais cela viendra. Et c’est un atout fort»…

Isabelle Ohlen, conseillère provinciale de la province Sud

Réflexions sur la création d’un droit calédonien de l’environnement


« Le droit de l’environnement suppose de prendre en compte la relation spécifique de l’homme et de la nature. Dans la conception kanak de l’environnement, ce qui domine, c’est une conception holistique de la nature. C’est précisément cette vision spécifique du monde que nous avons tenté d’appréhender, pour qu’elle inspire la création d’un droit calédonien de l’environnement. Le droit calédonien, dans cette conception du droit, est une synthèse des normes environnementales applicables sur l’ensemble de la planète, et notamment applicables aux civilisations juridiques les plus développées, et des normes susceptibles de refléter cette conception du monde dont nous avons parlé. Il s’agit en fait d’un rapport dialectique entre la norme universelle et la norme identitaire (…)

L’inscription des lagons de Nouvelle-Calédonie sur la liste du patrimoine mondial va enrichir, sans aucun doute, le droit calédonien de l’environnement. Cette inscription n’a pas d’effet direct sur le droit applicable localement. Il n’en reste pas moins que l’autorité administrative est tenue de prendre en compte la valeur exceptionnelle du site dans la prise de décision publique. La beauté est une donnée philosophique et esthétique, mais aussi une donnée juridique, qui dans certains dossiers a inspiré notre jurisprudence (…)

Le monde mélanésien nous invite à un ré enchantement du monde, par cette omniprésence du sacré. Cette dimension de l’existence n’a, bien entendu, rien à voir avec la question de la laïcité. Mais, là encore, vous le voyez, le sacré s’intègre à l’ordre juridique par le truchement de la notion de «lieux sacrés». Notre jurisprudence a d’ailleurs pris en compte cette notion de«lieux sacrés» à plusieurs reprises.

Jean-Paul Briseul, magistrat administratif

Quand revit la pirogue

« La pirogue, c’est l’élément fort de leur mode de vie, de leur culture et de leur tradition, qui a été enlevé aux Marquisiens, comme aux autres peuples colonisés du Pacifique, par les militaires et les missionnaires catholiques et protestants afin d’éviter que les insulaires ne soient tentés de quitter leurs îles pour leur échapper. L’administration qui s’est mise en place à cette époque a carrément fait brûler les pirogues existantes et a interdit aux gens d’en construire de nouvelles. On retrouve cela un peu partout dans le Pacifique, en Polynésie orientale et occidentale, comme en Mélanésie, ici, en Nouvelle-Calédonie, notamment. C’est ainsi que les grandes pirogues de Hienghène ont été anéanties au début de la colonisation. En détruisant les pirogues traditionnelles, le nouveau pouvoir voulait en même temps casser l’environnement traditionnel lié à la construction de celles-ci, les rituels, les échanges entre les gens de la mer et ceux de l’intérieur d’où provenaient les grands fûts que l’on évidait ensuite.

Chercher à faire « revivre la pirogue », c’est donc vouloir faire revivre ces pans de la culture traditionnelle qui ont été occultés depuis l’arrivée de la colonisation et de la religion. C’est renouer avec un mode de vie. C’est toute l’histoire du Pacifique et de son peuplement qui s’inscrit dans l’existence des pirogues. »

Fabrice Faurre, formateur en construction navale et animateur socioculturelCe dossier est complété par des repères bibliographiques renvoyant à des ouvrages et des numéros de revues, parus récemment, en liaison avec la relation qu’entretiennent les Kanak avec leur espace naturel, terrestre et marin.Ces ouvrages et revues sont disponibles à la médiathèque du centre culturel Tjibaou

Sont également mentionnés les anciens numéros de Mwà Véé qui, sous une forme ou sous une autre, ont également abordé ce thème depuis 1993.



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