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Mwà Véé n°66-67 /

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Le dossier développé dans ce numéro est le fruit d’une réflexion partagée par la direction de l’Agence de développement de la culture kanak-centre culturel Tjibaou et la revue Mwà Véé avec deux chercheurs en anthropologie et en sociologie, Patrice Godin et John Passa.
Il porte sur l’existence, le rôle et l’interaction des liens coutumiers à différents niveaux de la société kanak : cellule familiale, famille élargie, clan, chefferie, tribu…

En supplément : Les cahiers du patrimoine oral kanak

Wamô mô Karèobwa’ : L’histoire des deux frères Wamô et Karèobwa’ en nââ kwényï, collectée par Emmanuel Tjibaou en février 2009 à l’île des Pins, tribu de Touété, auprès de Pascal Wemama, en compagnie de la troupe de Wamô (groupe de danse de la tribu de Touété). Cette version transcrite par Floriane Kombouaré, coordinatrice des enquêtes sur l’aire Drubéa-Kaponé à l’ADCK-CCT, a été recueillie dans le cadre des collectes du patrimoine oral kanak sur l’aire Drubéa-Kaponé.


Dossier : extraits…


… de l’éditorial

« S’est-on jamais demandé dans le monde non kanak en quoi l’attachement porté à l’igname que l’on ligature pour favoriser sa croissance, à l’étoffe que l’on déroule ensemble lors de certaines cérémonies coutumières, à la natte que l’on tresse, aux éléments que l’on met en relation pour constituer la monnaie kanak, est hautement symbolique d’une philosophie élaborée à partir du lien  ? À commencer par celui qui relie en permanence les êtres, qu’ils appartiennent au monde des vivants ou à celui des morts. Le lien est ce qui donne du sens aux relations au sein de la société kanak, entre membres d’une même famille, entre plusieurs familles d’un même clan, entre clans d’un même groupe et ainsi de suite.
Ces liens ne découlent pas d’opportunités passagères, d’amitiés aussi vite dénouées que nouées, de statuts basés sur la réussite sociale. Ils obéissent à des logiques collectives très codifiées….
Gérard del Rio


… des entretiens

De la tribu au squat
Le vécu d’une famille kanak exilée à Nouméa

adck2__squat_montravelSquat de Montravel (@ADCK-Gérard del Rio)


Cette famille kanak habite une cabane sur les hauteurs de Montravel. Elle se compose de quatre personnes, les parents, tous deux quadragénaires et leurs enfants, un garçon âgé de douze ans et une fillette de huit ans.
« Un enfant kanak a besoin d’être accompagné par la parole kanak. Il faut lui expliquer qui il est, quelle est sa place dans la famille et le clan. Les nôtres savent tout cela, nous leur en avons parlé. Même si nous vivons dans une cabane, nous restons une famille kanak, animée par des valeurs kanak. Et même si ce n’est pas évident pour nous, à cause du manque d’argent, nous sommes présents dans les coutumes lors des grands événements qui se déroulent chez nous. »



Famille kanak entre mutation subie et changement réfléchi
Par Jone Passa, anthropologue

« La famille kanak est, à l’heure actuelle, au centre de bien des interrogations, de bien des études, de bien des analyses. Le contexte actuel, qu’il soit social, politique, économique ou religieux, plonge la famille kanak dans une errance, une souffrance, et la fragilise. La famille kanak traverse une période où l’incertitude l’emporte sur les éléments qui donnent sens à cette société. Dès la mise en place des accords politiques (Matignon-Oudinot et Nouméa), la société kanak entre peu à peu dans une situation difficile. Pour comprendre la situation actuelle, il est important de voir, d’une part, les effets de la colonisation sur la famille kanak et, d’autre part, les effets de la globalisation sur cette société et sur les individus qui la composent. »



adck_4_john_passa__patrice_godinJone Passa et Patrice Godin (@ADCK-Gérard del Rio)





Lien familial, lien social : transformations et permanences
Par Patrice Godin, anthropologue

« Parler des transformations contemporaines du lien familial et, au-delà, du lien social dans le monde kanak impose qu’on se préserve de deux tentations. La première est de traiter le changement social dans le seul registre de la perte (perte des traditions, perte des repères, perte d’authenticité…). La seconde est d’essentialiser la « coutume », de lui prêter un caractère immuable et intangible qu’elle n’a jamais eu. Les structures familiales et sociales qu’on connaît aujourd’hui sont déjà des transformations de celles qui existaient au XIXe siècle, au moment des premiers contacts avec les missionnaires et les marins venus d’Europe ou d’Amérique. Elles sont des réponses aux multiples défis posés par la colonisation, des solutions inventées par les Kanak pour maintenir dans l’épreuve la cohésion de leur système social. Il est important de le souligner car transformations et permanences ne sont pas nécessairement des termes opposés, elles sont même assez souvent les deux faces d’une même réalité sociale et historique. On change pour conserver certaines valeurs auxquelles on tient. À l’inverse, certaines conduites que l’on considère comme « traditionnelles » sont en fait des innovations récentes. »


Clément Grochain,
sénateur coutumier de l’aire Paicî-Câmùkî

adck5_clment_grochainClément Grochain (@ADCK-Gérard del Rio)



« Si nous voulons que nos jeunes puissent se situer en tant que Kanak, il faut que nous, adultes, à commencer par les parents, cultivions cette culture du lien et leur apprenions son fonctionnement et son rôle. Le lien, c’est le terme qui définit la relation entre les individus, la famille, le clan et les autorités coutumières. Aujourd’hui, ce lien essentiel est remis en question par les contraintes de la modernité, le travail, la scolarité, qui amènent les gens à se couper du milieu social de la tribu, où ils étaient en permanence en contact les uns avec les autres à travers les activités du quotidien, les tâches communes, les cérémonies coutumières. Cette rupture du lien est la cause des problèmes que nous connaissons aujourd’hui, en milieu urbain surtout, dès lors que l’individu kanak se retrouve en dehors du modèle social dans lequel il doit normalement évoluer. Dans le monde kanak, il n’y a pas d’individualisme, or, dans la société actuelle, tout pousse à cette attitude. »


Sailali Passa,
pasteur

adck6_sailali_passaSailali Passa (@ADCK-Gérard del Rio)



« La famille kanak est aujourd’hui confrontée à la vie urbaine et à ses exigences. Les parents travaillent souvent tous les deux et le temps qu’ils peuvent consacrer à l’éducation de leurs enfants est bien moins important que dans le cadre de l’espace social traditionnel. De leur côté, les enfants passent beaucoup de temps à l’école. La relation parents–enfants s’en trouve réduite d’autant et, du coup, l’espace social traditionnel est complètement remis en question. Par rapport à une famille européenne, la famille kanak est obligée de déployer plus d’efforts pour conserver sa cohésion entre les exigences de la modernité et les valeurs traditionnelles qui l’ont structurée jusqu’à présent. Il ne lui est pas facile de concilier les deux modes de vie.
À mon sens, la notion de lien renvoie directement à l’identité et à la personnalité kanak, qui ne se développent pas de façon individuelle mais dans un contexte communautaire, en relation tout d’abord avec la famille, le papa, qui incarne le lien à la terre, la maman, le lien du sang, les oncles, les tantes, les grands-parents. »


Éric Tidjine,
formateur à l’Association calédonienne pour l’animation et la formation (ACAF)


adck7_eric_tidjineEric Tidjine (@ADCK-Gérard del Rio)



« Si l’on ramène ces problématiques à la ville, tout devient plus compliqué. Il faut sans cesse s’adapter à des conditions de vie qui ne sont pas évidentes, tout en s’efforçant de garder le lien avec le groupe, la famille, le clan, la chefferie. Je crois que les jeunes de ma génération sont un peu perdus par rapport à la notion de lien tel qu’on l’entend dans le monde kanak. Les rapports sont moins soutenus, moins forts qu’avant. »

« Combien de ces jeunes ont l’occasion de connaître leur histoire, celle de leur famille, de leur clan, de leur culture, de la coutume, du pays ? Il faudrait que la parole circule mieux entre les générations au sein de la famille, afin que les jeunes se sentent davantage concernés par leur avenir et celui du pays et qu’ils apprennent à s’investir autrement qu’à travers des slogans. »


Jean-François Suhas,
directeur de l’Association pour la protection de l’enfance, de la jeunesse
et des adultes en difficulté en Nouvelle-Calédonie


adck_8_les_liens_de_lignameLes liens de l’igname (@ADCK-Gérard del Rio)



« Dans le monde kanak, il y a ce que j’appelle des géographies familiales, un tissu de liens qui vous permet de vous inscrire et de circuler dans plusieurs espaces. Beaucoup de personnes en sont aujourd’hui démunies. Le plus souvent, par ignorance ou par méconnaissance de l’existence de ces liens. »

« Lorsque la famille est en situation de grande précarité, l’éducation des enfants devient une préoccupation secondaire. Le père, soumis à la tension professionnelle, au manque chronique de moyens, est comme un fil tendu à casser, la mère, elle, a perdu sa place de femme par rapport au référentiel kanak, et l’ambiance familiale en pâtit. »

« Les entités que nous suivons en milieu kanak sont composées de gens économiquement précarisés, au sein d’un système économique occidental. Le peu d’équipements qu’ils possèdent n’a aucune valeur marchande, ils ne sont que des bras et des jambes, le sous prolétariat. Ils essayent malgré tout de reconstituer des éléments de leur vie et de leur histoire pour donner un sens à leur existence, mais tout ce qui pourrait faire qu’au-delà de leur espace de vie ils trouvent leurs marques, en relation avec les autres, n’est plus en place, alors ils sont terriblement isolés. »


Christian Brunelet,
psychologue scolaire


adck9_les_liens_dans_les_crmonies_coutLes liens s’expriment pleinement lors des cérémonies coutumières (@coll. Patrice Godin)



« Pour que ces familles océaniennes puissent faire jouer la rencontre et la communication comme avant, il faudrait qu’elles disposent d’espaces de vie communs. On ne peut pas rendre des parents responsables d’une distorsion du lien social, voire d’une perte de ce lien, sans prendre en compte le fait que l’on a un ensemble de facteurs, dont l’habitat, qui conduisent à la destruction de ce lien ou à l’impossibilité de le faire vivre. Et l’on a ainsi des familles qui préfèrent vivre en squat, parce que là, au moins, elles peuvent cultiver un bout de terre, créer du lien avec des familles en construisant par exemple une cabane de plus pour accueillir des gens, le tout avec une souplesse de fonctionnement proche de celle que l’on connaît en tribu quand il s’agit de recevoir de la famille ou de préparer une cérémonie coutumière. »

« La culture kanak est basée sur le lien, selon une perception différente de la culture européenne où le lien se construit principalement à partir de son milieu social et professionnel. Donc le fait de mettre le lien en exergue pour tenter de comprendre la société et la culture kanak me semble fondamental. Une réelle prise en compte de cette primauté du lien devrait avoir des répercussions importantes dans le travail social, la gestion de l’orientation des élèves en milieu scolaire ainsi que dans les protocoles de soins psychologiques. »



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