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Mwà véé n°68 /

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Mwà vée n°68

Le dossier développé dans ce numéro

Les langues kanak sont reconnues comme langues d’enseignement et de culture par l’accord de Nouméa. Plusieurs d’entre-elles sont, de fait, enseignées depuis plusieurs années dans le second degré et à l’université et, depuis 2005, à l’école primaire, au niveau de la maternelle. Elles s’affichent désormais sur les panneaux signalétiques bilingues de la province Nord, elles nourrissent des ouvrages et des albums jeunesse, véhiculent des messages publicitaires dans les médias. Font-elles pour autant réellement partie du paysage calédonien d’aujourd’hui ? Jusqu’à quel point sont-elles acceptées et reconnues par tous ? Des linguistes, des enseignants locuteurs, des membres de l’Académie des langues kanak, des diplômés de la filière Langues, littératures & Civilisations Régionales de l’université, expriment leur conviction en faveur de ces langues sur la base de travaux scientifiques en linguistique et didactique des langues, et à partir de leur propre expérience. Ensemble, ils nourrissent dans ce dossier, un débat riche et passionné.

En supplément : Les cahiers du patrimoine oral kanak

Ils rassemblent un corpus de textes en langues kanak (drehu, xârâcùù, nengone, paicî et kwényï), choisis et présentés par l’Académie des langues kanak.

Dossier : extraits...

...de l’éditorial

Les chemins du savoir kanak

" Le savoir kanak ne s’exprime et ne se transmet jamais mieux qu’en version originale, c’est-à-dire dans l’une des vingt-huit langues kanak. D’où la place fondamentale qu’occupent celles-ci dans la société et la culture kanak (…)

Dans les faits, il a fallu beaucoup de temps, de patience et de ténacité aux Kanak, soutenus par des non-Kanak, dont bon nombre de linguistes, pour faire admettre leurs langues. Ne serait-ce que pour les faire reconnaître en tant que telles et non comme de simples dialectes ou idiomes.

Ils ont successivement obtenu que quatre de leurs langues soient enseignées dans le second degré de l’enseignement public (1992). Puis que soient prises en compte à l’Université de la Nouvelle-Calédonie les langues et la culture kanak, dans le cadre de la licence Arts, Lettres, Langues, mention Langues, Littératures & Civilisations Régionales (1999). Qu’ensuite leurs langues aient droit de cité à l’école primaire (2005). Et enfin, que soit créée l’Académie des langues kanak, explicitement prévue par l’accord de Nouméa (2007).

Le chemin parcouru par rapport aux interdictions de s’exprimer ou de publier en langues kanak est considérable. Il suffit à ce propos de se référer, par exemple, au décret du gouverneur Guillain, stipulant, en 1863, que " l’enseignement du français est obligatoire, celui de l’anglais, facultatif, et celui des " idiomes indigènes ", interdit ".

Il semble qu’aujourd’hui un pas irréversible ait été franchi et que l’existence de ces langues soit une réalité partagée (…) Pour autant le travail n’est pas terminé. Aussi des locuteurs et des collecteurs du patrimoine linguistique kanak, de la province Nord, de la province des Îles et de la province Sud, s’emploient-ils, par leur pratique au quotidien, et leurs actions, notamment d’édition et de diffusion dans les médias, à maintenir ces langues bien vivantes. Mais également à les rendre plus accessibles et plus attractives, afin qu’elles soient, le plus largement possible, partagées par une jeunesse kanak qui a besoin d’elles pour se repérer et se structurer en filiation avec son identité profonde.

Cette nouvelle approche, étayée par des locuteurs, des linguistes, des pédagogues et des décideurs politiques des trois provinces, éclaire d’un jour nouveau le dossier que Mwà Véé avait consacré aux langues kanak dans son n° 24. "
Mwà Véé (Gérard del Rio)

...des entretiens et articles

" Si la place de ces langues et de la culture kanak a été prévue par l’accord de Nouméa, c’est que ces composantes font partie des équilibres et de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. L’objectif, c’est de ne laisser personne sur le bord du chemin. Il s’agit maintenant de donner du corps à cette grande idée. Et, de ce point de vue, l’enseignement des langues et de la culture kanak (LCK) est absolument essentiel dans la mesure où, d’une part, il permet le partage des cultures et où, d’autre part, il doit permettre la réussite des élèves. "

" Notre objectif, c’est vraiment que l’enseignement LCK soit un outil de réussite pour les élèves en même temps que de construction du destin commun. "

" Tous les élèves calédoniens doivent connaître un minimum de notions de la culture de leur pays et, par conséquent, de la culture kanak, savoir par exemple ce qu’est la coutume. "
Sonia Backes, membre du gouvernement, chargée de l’enseignement

couv dictionnaire drehu-français de Léonard Drilë Sam " L’apprentissage des langues constitue effectivement un trait d’union entre les différentes cultures, en particulier dans le système éducatif qui concerne aussi la citoyenneté et l’approche du " vivre ensemble ".

Et c’est dans cette dimension-là, celle du système éducatif, qu’il faut situer l’enseignement des langues. Actuellement, on privilégie logiquement la maîtrise de la langue maternelle afin de favoriser la maîtrise de la langue française, médium d’enseignement.

Je suis entièrement d’accord avec cette approche, à condition que l’on ne se limite pas à ce stade. Il faut intégrer dans notre raisonnement la dimension humaine, la connaissance de l’autre.

Dans les finalités de l’enseignement des langues, il y a leur sauvegarde et leur pratique, mais il y a aussi l’apprentissage du vivre ensemble dans la perspective du destin commun. "






couv album Mèyèno" Valoriser la culture kanak et les langues, c’est valoriser les Kanak, les mettre en confiance et les prédisposer à valoriser d’autres cultures et d’autres langues qui les environnent. "
Léonard Drilë Sam, linguiste, premier vice-président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie " Ce qui m’a plu tout de suite en langues et cultures régionales (LCR), c’est le fait de pouvoir prendre de la hauteur par rapport à ma propre langue maternelle et d’être capable de l’analyser et de l’apprécier pleinement sur le plan de la linguistique pure et de la phonologie. Approfondir ces aspects et découvrir ainsi toute la richesse et toutes les subtilités de ma langue, c’était vraiment jubilatoire. "

" On nous objecte souvent qu’il est impossible d’enseigner autant de langues kanak (NDLR : vingt-huit encore officiellement recensées). Mais, en province Nord, on a déjà réussi à mettre en place l’enseignement d’une partie d’entre elles. Une langue, ce n’est pas quelque chose qui flotte comme ça dans l’air. C’est un élément parlé par des gens dans un espace donné. Il suffit de mettre en place la langue du terroir dans l’école du terroir. "

" Mon objectif, c’est de généraliser l’enseignement des langues kanak dans toutes les écoles de la province, ce sur la base du support juridique, la délibération, en 2005, du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, découlant de l’accord de Nouméa. "
Angy Boehe, linguiste, présidente de la commission de la culture, vice-présidente de la commission de l’enseignement de la province Nord

" En ce qui concerne la province Sud, l’exécutif a la volonté de renforcer cet enseignement puisque dans son discours d’orientation des actions prioritaires de la province Sud, prononcé le 25 mars dernier devant les conseillers provinciaux, le président Frogier a affirmé : " Les langues kanak ont toute leur place dans nos écoles. Il est en outre prévu, cette année, la mise en place d’un comité de pilotage chargé du suivi et de l’amélioration du dispositif et l’expérimentation de l’apprentissage des langues wallisienne et futunienne dans les écoles où les conditions sont réunies. "
Monique Millet, présidente de la commission de l’enseignement public à la province Sud

visuel de la licence Arts, Lettres, Langues de l’Uni NC " Au-delà de la question du plurilinguisme, on se trouve confronté à une idéologie de la diversité qui s’oppose à celle de l’unicité et je crois très profondément que les sociétés océaniennes, en particulier la société kanak, sont désireuses de diversité. Alors qu’une partie de la société française, modelée par le système unique, de la nation, à travers l’école, est obsédée par l’unicité. Ce sont ces deux modèles qui s’entrechoquent en réalité. D’un côté, le goût de la diversité, de l’autre, celui du modèle unique. On retrouve cela en matière de religion entre le monothéisme et le polythéisme"

" Il faut relire à ce propos Maurice Leenhardt, qui explique que cette capacité découle de l’exogamie. Le fait pour un Kanak de prendre femme dans un autre groupe que le sien, lequel pratique une autre langue, et d’amener celle-ci vivre dans son propre groupe conduit les enfants du couple à devenir nécessairement bilingues. Ils parlent la langue de la maman et celle du papa. Les Kanak évoluent ainsi en permanence dans des réseaux plurilingues. Dans la société kanak, les gens n’ont pas peur de ne pas comprendre immédiatement l’autre. Ils savent qu’ils vont finir par se comprendre. "
Jacques Vernaudon, enseignant-chercheur à l’université de la Nouvelle-Calédonie, linguiste et didacticien

" Le plurilinguisme est une notion valorisée dans les sociétés traditionnelles parce que l’on vit avec. C’est une attitude classique, une richesse. Les Kanak, par exemple, pratiquaient l’intercompréhension bien avant que l’on théorise cette notion, à savoir que chacun parle dans sa langue et que tout le monde se comprend. "

" En défendant le plurilinguisme, on défend aussi l’intelligence humaine. Les langues constituent le patrimoine culturel le plus précieux de l’humanité. Elles sont essentielles pour la connaissance. Chaque langue correspond à une conception de la réalité, chaque langue offre un système de concepts qui nous aide à interpréter la complexité de cette réalité. Un modèle unilingue sur la planète équivaudrait à un appauvrissement de la pensée. La richesse des connaissances actuelles est aussi due – entre autres facteurs – à la diversité croissante des langues et des cultures qui caractérise l’espèce humaine. "
Véronique Fillol, enseignante-chercheuse à l’université de la Nouvelle-Calédonie, linguiste et didacticienne

couv de l’album AbcerKaasé " Je suis animée, en premier lieu, par le souci d’enraciner la langue maternelle (…) Il s’agit de faire les choses dans l’ordre, de poser d’abord les références dans la langue avant de passer à l’étape suivante. C’est ainsi qu’en 2010, toujours avec la province Nord, nous sortirons un dictionnaire bilingue destiné aux locuteurs débutants dès l’âge de 6-7 ans, puis un second dictionnaire, bilingue également, à l’intention des juniors. Avant de partir à la retraite, dans trois ans, je tiens à laisser un maximum de supports écrits aux jeunes de la tribu. On a besoin de tels outils pour faire vivre notre langue. "

" Le combat n’est pas fini pour l’utilisation pleinement reconnue de la langue maternelle à l’école. Il s’agit de se positionner en tant que locuteurs et pédagogues de nos langues dans notre espace de vie. "
Marie-Adèle Jorédié, de Canala, professeur de langue xârâcùù

visuel de l’ALK

" Chaque antenne, en étroite collaboration avec les locuteurs, les académiciens, le comité scientifique et les multiples partenaires de l’ALK, travaille sur les problématiques liées au processus de " normalisation " d’écriture des langues kanak.

L’objectif est de déterminer pour chacune des langues d’une aire régionale un code alphabétique normalisé, qu’il s’agisse des correspondances graphiques entre les phonèmes et les graphèmes ou de l’écriture des unités lexicales, syntaxiques, etc.

La règle en matière de codification de la graphie, c’est d’aboutir à un système graphique le plus simple et le plus clair possible afin que la langue puisse être facilement enseignée aux enfants (…) Une fois le code alphabétique normalisé, validé, d’autres processus sont engagés tels que la diffusion auprès du plus grand nombre de personnes afin d’en favoriser l’utilisation. "
Weniko Ihage, linguiste, directeur de l’Académie des langues kanak

logo ALK " Les langues kanak sont très diversifiées et très riches. Elles sont aussi difficiles à transcrire, mais les choses avancent bien dans ce domaine. Nous travaillons à mettre en place des structures pour que les enfants apprennent leur langue maternelle le plus tôt possible. Parce qu’aujourd’hui, les mamans ne parlent plus forcément en langue à leurs enfants. Il faut donc que nous assurions le relais de cet apprentissage à la fois au sein de l’école – c’est pour cela que je veux faire intégrer le xârâcùù dès la maternelle – et dans des structures distinctes de l’école. La langue est aussi un vecteur pour la coutume. "
Marc Fifita-Néé, président du conseil d’aire Xârâcùù

" Au départ, académicienne, c’était pour moi un grand mot, une étiquette… Mais aujourd’hui, après avoir pris la mesure de cette fonction et de ses enjeux pour nos langues, je conçois mon rôle comme celui d’une passerelle entre ma langue et l’Académie des langues kanak (…)

couv de l’ouvrage Le rôle, la place, la fonction des académies en contexte plurilingueDurant ma scolarité, j’ai appris le français, mais également l’anglais et l’espagnol, ainsi que le drehu, le paicî et l’ajië. Comme quoi le fait d’apprendre et de parler sa langue maternelle n’empêche pas de s’intéresser à d’autres langues, et je sais, en tout cas, que je donnerai à mon tour envie de connaître ma langue, leur langue, à mes enfants. Au sein de notre famille, au sens large, tout le monde parle en langue. C’est un plaisir et une fierté pour moi de parler ma langue, mais j’aimerais la maîtriser encore mieux. D’où l’intérêt du travail de fond que nous menons au sein de l’ALK, sur la traduction, la graphie. "
Rosiella Kasovimoin, académicienne de l’aire Xârâcùù " Ici, à chaque aube qui se lève, une parole kanak nouvelle émerge des sillons d’ignames, se nourrissant de la sueur et de l’expérience des anciens. Un dicton en langue pijé reprend cette image lorsque l’on dit " vi ganguc nyaa pwa motip ne vi vhalik " pour signifier que " le pays vit de la parole ". Mais ce cycle ne tient que si la communauté imprégnée de cette ressource la reconnaît comme valeur souche qui se remodèle en fonction des contraintes et impératifs sociaux que le groupe adopte. C’est là un des enjeux affirmés de la collecte des traditions orales kanak : faire le point sur le patrimoine oral de la société kanak contemporaine afin de partager avec le monde ce qui constitue nos valeurs. "
Emmanuel Tjibaou, responsable du département recherche et patrimoine de l’ADCK-centre culturel Tjibaou

couv de l’ouvrage Ketè mê Siibù " L’édition de livres en langues destinés à l’enfance implique la participation active des parents dans le domaine de la lecture. Convaincue que la lecture est l’affaire de tous, la province Nord vise à associer à travers cette démarche tous les acteurs de la lecture et de l’écrit : enseignants, bibliothécaires, parents, locuteurs. Un réseau de locuteurs maîtrisant l’expression écrite de leur langue a été mis en place pour la partie texte. Par leur contenu, ces livres veulent offrir un univers visuel et une représentation du monde qui correspondent au vécu et à la sensibilité d’un enfant océanien, plus particulièrement d’un enfant kanak. "
Doriane Poymegna, chargée de mission à la direction de la culture de la province Nord

" La question de la diffusion est primordiale, à mon sens, si nous voulons que nos enfants aient facilement accès à leurs langues à travers les outils modernes de communication que sont la radio, la TV, Internet, la presse écrite. Car ces langues sont constitutives de leur identité. C’est à nous de prendre, avec ces outils modernes, le relais des moyens de transmission traditionnels. L’enjeu est important par rapport à la crise identitaire que traverse la jeunesse kanak, à qui les médias transmettent des images et des sons de nature culturelle qu’ils ne maîtrisent pas toujours. Il faut donc qu’à côté de ce déferlement d’images et de sons actuels, notre patrimoine culturel et linguistique soit présent sur ces nouveaux supports. "
Alain Trupit, responsable de l’émission Ruo, en langues kanak et en français


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