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Mwà Véé n°80 /

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Le dossier

mwa_vee_78_79 Ce numéro 80 marque le vingtième anniversaire de la revue Mwà Véé publiée depuis mai 1993 par l'Agence de développement de la culture kanak. Il s'articule autour d'une série d'entretiens avec des personnalités qui, à un titre ou à un autre, ont été des acteurs engagés dans la construction du pays au cours des récentes décennies.

Ce numéro présente également la programmation du centre culturel Tjibaou durant le 2ème trimestre 2013, ainsi que la nouvelle formule du magazine culturel Endemix publié par la Pôle export de la musique et des arts de la Nouvelle-Calédonie (Poemart), la bibliothèque Bernheim et la Maison du Livre.

Sommaire

  • Élie Poigoune, Président de la Ligue des droits de l'homme. Cofondateur de Juvénat lycéens
  • Billy Wapotro, Enseignant, formateur. Ancien directeur de l'Alliance scolaire évangélique
  • Léonard Drilë Sam, Linguiste. Élu du Congrès de la Nouvelle-Calédonie et de la province Sud
  • Rock Apikaoua, Prêtre, vicaire général de l'archidiocèse de Nouméa, administrateur de la cathédrale Saint-Joseph, modérateur des paroisses de Nouméa et des îles Loyauté
  • Walles Kotra, Directeur régional de Nouvelle-Calédonie 1ère
  • Joseph Caihé, Militant culturel. Premier journaliste kanak de l'ex-ORTF
  • Nicolas Kurtovitch, Directeur du lycée Do Kamo de 1988 à 2010. Conseiller auprès de la province Sud. Écrivain.
  • Hamid Mokaddem, Philosophe, anthropologue, enseignant
  • Bernard Gasser, Enseignant, éditeur et commentateur de textes littéraires
  • Jean-Paul Caillard, Militant des droits de l'homme
  • Encart central : Les rendez-vous de Ngan Jila
  • Pages magazine : Endemix, magazine culturel

 

Extraits…

de l'éditorial…

« En lançant cette revue, en mai 1993, l'Agence de développement de la culture kanak souhaitait créer un espace de réflexion sur l'identité et la culture kanak. En donnant la possibilité aux Kanak de s'exprimer eux-mêmes, sans se substituer à leur parole. Et, plus largement, en permettant à tous ceux qui s'intéressaient au monde kanak de se confier tout aussi librement. Cette ligne éditoriale n'a jamais varié (…)

Nous avons donné, cette fois-ci, la parole à des acteurs de la vie calédonienne qui, à la lumière de leur parcours, de leur engagement et de leur expérience, nous soumettent une réflexion sur cette période d'une vingtaine d'années, marquée, en premier lieu, par la signature de l'accord de Nouméa en mai 1998. Ils abordent sans détour, de façon critique, mais constructive, des aspects sensibles de notre société, la méconnaissance du monde kanak, le dialogue entre les communautés, le racisme, l'attentisme, les inégalités, l'éducation familiale, l'instruction, le désarroi d'une certaine jeunesse…

En espérant que ce numéro contribuera, à l'image de ceux qui l'ont précédé au cours de ces vingt dernières années, à fortifier la réflexion qui nous habite depuis les accords de Matignon, en 1988, sur le chemin du vivre ensemble. »

Mwà Véé (Gérard del Rio)



… des entretiens

Elie Poigoune
©ADCK-CCT G del Rio

02_mwa_vee_78_79 « Au début des années 90, il n'existait pas encore de lycées en brousse et l'on avait constaté que les élèves de l'intérieur et des Îles qui poursuivaient leurs études à Nouméa, à partir de la classe de seconde, éprouvaient beaucoup de difficultés à réussir leurs études secondaires. Et, par conséquent, à poursuivre par des classes prépa et des études supérieures pour devenir les futurs cadres dont le pays avait besoin, notamment des ingénieurs, des professions médicales… On a donc réfléchi au moyen de les aider et l'on a mis au point cette formule de soutien scolaire [Juvenat lycéens]ouverte à tous les élèves de brousse et des Îles, du privé et du public. Ils sont sélectionnés par un jury mis en place avec la participation de l'État. Actuellement, ils sont soixante-dix à bénéficier de ce soutien scolaire. Ils sont majoritairement Kanak, mais l'on trouve également parmi eux des jeunes issus des autres communautés du pays (…)

Le problème de la jeunesse urbanisée à Nouméa, c'est le manque de répondant et d'encadrement de la part des adultes qui sont eux-mêmes débordés et n'arrivent plus à leur accorder le temps et l'attention nécessaires. Une structure dans laquelle on transmettrait aux jeunes des valeurs coutumières et citoyennes pourrait peut-être améliorer les choses. Une forme d'école de la citoyenneté. »

Elie Poigoune, Président de la Ligue des droits de l'homme.


Billy Wapotro
©Alliance scolaire évangélique

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« Au début des années 80, nous avons commencé le travail par une autocritique interne du fonctionnement de nos écoles. Nous avons très vite constaté que l'école avait jusqu'alors produit très peu de cadres kanak. Le rapport entre la réalité et les aspirations du monde kanak à accéder à des postes à responsabilités était désastreux. Nous étions face à un déni. Ce qui était enseigné aux enfants d'ici, sur la base des programmes de l'Éducation nationale, était inadapté à la réalité de ce qu'ils vivaient. Nous étions en présence d'un enseignement complètement déconnecté. Depuis, des efforts ont été faits pour rendre cet enseignement plus compatible avec le vécu des élèves calédoniens (…)

Nous avons jusqu'à présent eu tendance, les uns et les autres, à camper sur nos positions. Ce n'est pas ainsi que nous parviendrons au vivre ensemble qui représente un pari de l'intelligence. La situation actuelle met en lumière la problématique calédonienne en matière de communication entre les différentes composantes du pays. Il faut donc ménager un espace de débat, à l'image de celui que représente le centre culturel Tjibaou. »

Billy Wapotro, Enseignant, formateur. Ancien directeur de l'Alliance scolaire évangélique


Léonard Drilë Sam
©ADCK-CCT G del Rio

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« Nous sommes en présence de deux sociétés qui ont des personnalités très fortes et il faut vraiment qu'il y ait des concessions significatives de part et d'autre pour avancer sur la voie d'une expression duale. L'autre voie, c'est le destin commun, chacune des sociétés continuant à vivre selon son propre rythme, avec des liaisons entre elles, sur le plan de la justice par exemple, en prenant en compte certaines spécificités kanak. On peut parler de deux évolutions parallèles reliées entre elles par des passerelles. On ne peut pas obliger le Kanak à renier sa manière de vivre pour se fondre dans une société globalisée. Ce n'est pas possible. Et l'on ne peut pas davantage créer une société calédonienne qui fonctionne tout entière comme une société kanak. C'est tout aussi impensable (…) La Nouvelle-Calédonie se distingue par le fait qu'elle abrite deux populations sensiblement de même taille, la population kanak et la population non kanak, exogène, dont celle européenne. Donc aucune des deux ne peut prétendre imposer son mode de vie à l'autre sans risque de conflits. »

Léonard Drilë Sam, Linguiste. Élu du Congrès de la Nouvelle-Calédonie et de la province Sud


Rock Apikaoua
©ADCK-CCT G del Rio

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« Ce qui me réconforte, c'est d'assister dans le monde kanak à l'émergence de jeunes gens, garçons, filles, qui, par leur manière d'être et d'agir, deviennent parole, avec une part de nouveauté. Ils incarnent cette parole du possible, sans enfermement dans un monde ou dans un autre. Ils nous disent une nouvelle façon d'être Kanak dans ce troisième millénaire, en Nouvelle-Calédonie, laquelle a connu en l'espace de vingt ans des mutations rapides. Ils inaugurent en quelque sorte une nouvelle voie, médiane et que nous autres, les anciens, ferions bien d'entendre (…) Ce qui me réjouit, c'est qu'il n'y a donc pas que des jeunes un peu perdus, qui versent parfois dans la délinquance, il y a aussi des jeunes qui vont bien et qui peuvent créer une dynamique profitable à tous, quelle que soit leur situation présente (…)

Ce qui, pour moi, prime, c'est que nous soyons capables de faire en sorte que les hommes, les femmes, les jeunes, les enfants qui vivent ici aujourd'hui puissent se référer ensemble à un espace qui permettra à chacun d'eux d'être ce qu'il est (…) Il faut, certes, se soucier du statut institutionnel du pays, mais à trop se focaliser sur ce seul aspect des choses, on risque d'oublier l'essentiel, à savoir l'aspect humain. Ce n'est pas l'habillement institutionnel qui est primordial, c'est l'individu, ses aspirations. »

Rock Apikaoua, Prêtre, vicaire général de l'archidiocèse de Nouméa,


Walles Kotra
©France télévisions-Eric Aubry

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« En l'espace de deux générations, on a réalisé, tous ensemble, des avancées énormes. On a réussi à trouver un mode de fonctionnement pour gérer le pays alors que l'on est encore divisés sur des points essentiels, on a pu ouvrir de réelles perspectives économiques, notamment dans le Nord. Sur le plan sociétal, on s'interroge aujourd'hui sur l'identité et la citoyenneté calédoniennes préservant l'identité kanak. Ce n'est pas rien. Ce sont des avancées qui semblent banales aujourd'hui, mais qui n'ont pas été évidentes à poser par rapport au passé du pays. Nous formons un petit pays d'un peu plus de 250 000 habitants, qui s'est pratiquement formé, tel que nous le connaissons aujourd'hui, en l'espace de deux ou trois générations.

Le bilan est donc positif, même s'il nous reste des progrès à finaliser. C'est un peu comme le centre culturel Tjibaou avec ses cases « inachevées », comme dit l'architecte Renzo Piano, pour bien montrer qu'il y a encore du travail et que l'on a affaire à une culture qui continue à vivre et à grandir. On ne peut pas dire « voilà la solution pour le pays ». Les choses sont toujours en construction. Et si l'on peut s'inspirer de la tradition kanak pour l'avenir du pays, c'est une force. Il se dégage une grande sérénité de cette culture profondément enracinée dans une terre, une histoire, des traditions, des valeurs, des pratiques. Et en même temps capable de s'adapter aux réalités de son temps. La culture kanak, ce n'est pas l'immobilisme. »

Walles Kotra, Directeur régional de Nouvelle-Calédonie 1ère


Joseph Caihé
©ADCK-CCT G del Rio

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Quels sont, à votre sens, les faits saillants qui ont marqué ces vingt dernières années ?

« L'accord de Nouméa, bien sûr, et le respect de cet accord qui permet à chacun de travailler dans un souci de consensus, et puis la création des deux usines minières qui procurent des milliers d'emplois au pays, ce qui ne nous dispense pas de rester très vigilants sur l'impact environnemental de ces exploitations industrielles par rapport aux futures générations qui auront elles aussi besoin de vivre au contact d'une nature préservée et équilibrante. On peut, à ce propos, évoquer l'inscription d'une partie du lagon calédonien au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco. Et, dans le domaine culturel, la création du centre culturel Tjibaou (CCT), qui est la concrétisation de la vision d'avenir incarnée par Mélanésia 2000. La culture est un élément vital pour nous et par rapport à la construction de ce pays (…) Nous sommes là dans le droit fil de ce que Jean-Marie Tjibaou voulait mettre en place, pour que toutes les communautés qui veulent vivre dans ce pays puissent en devenir des acteurs à part entière. »

Joseph Caihé, Militant culturel. Premier journaliste kanak de l'ex-ORTF


Nicolas Kurtovitch
©ADCK-CCT G del Rio

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« La grande majorité des jeunes accomplissent une scolarité qui leur permet de trouver, si ce n'est la place dont ils avaient rêvé, du moins un métier qui leur convient (…) Notre rôle est également d'agir pour aider les jeunes qui n'ont pas trouvé leur voie via le système traditionnel de l'enseignement. C'est là qu'interviennent des dispositifs tels que l'École de la deuxième chance, la Mission d'insertion des jeunes (MIJ), le Service militaire adapté (SMA), pour les conseiller, les orienter, les accompagner. Nous agissons aussi pour éviter les décrochages scolaires prématurés, qui aboutissent à des situations de non-formation (…) « Entre l'avant-1988 et l'après, la différence est phénoménale dans tous les domaines (…) Rien qu'à Do Kamo durant la période où je suis resté en poste, nous sommes passés de cinquante à cent vingt bacheliers tous les ans, dont une bonne partie poursuivent par des études supérieures et reviennent diplômés. On trouve aujourd'hui des Kanak aux plus hautes fonctions dans les institutions de l'État et du pays. Les mentalités ont évolué, les gens s'intéressent à leur pays, échangent avec les autres, essayent de comprendre. »


Nicolas Kurtovitch, Directeur du lycée Do Kamo de 1988 à 2010.


Hamid Mokaddem
©ADCK-CCT G del Rio

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« J'ai la chance d'être en contact avec de jeunes étudiants et des chercheurs kanak, à l'université, et d'être par ailleurs en contact avec des élèves en formation, et il faut dire qu'il y a parmi eux des gens brillants (…) Il y a donc effectivement des jeunes qui sont déstructurés et que l'on retrouve en partie dans ce que l'on appelle la délinquance, mais il y a aussi quantité de jeunes qui ne paient pas forcément de mine mais qui ont de grandes capacités. Et du background, au niveau intellectuel, sportif, professionnel… Vont-ils l'utiliser pour exercer des pouvoirs ? C'est une autre question. Il faut donc bien faire la part des choses entre les jeunes qui vont bien et ceux qui ont du mal à se réaliser. Et pour que les jeunes progressent, il faut les motiver et les encadrer (…) « En conclusion, je dirais que, malgré les côtés négatifs que j'ai abordés, les inégalités sociales et économiques, l'incompréhension des systèmes culturels, il y a des signes d'émergence qui sont absolument prodigieux, tels que la musique contemporaine kanak, la littérature qui a explosé, les arts. C'est surtout dans le domaine culturel et artistique que cette émergence est la plus évidente (…) »


Hamid Mokaddem, Philosophe, anthropologue, enseignant


Bernard Gasser
©ADCK-CCT G del Rio

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« Les Kanak ont accepté et intégré la notion de « victimes de l'histoire » concernant des communautés qui ont été transplantées en Nouvelle-Calédonie à différentes époques et pour différents motifs, bagne, colonisation libre, déportation des condamnés de la Commune, main-d'œuvre pour la colonie… En retour, les Blancs ne pourraient-ils pas intégrer la notion du « Kanak d'abord », pas simplement en le disant « en passant », mais en assimilant réellement cette donnée ? (…) C'est aux Kanak de choisir ce qu'ils souhaitent apprendre, la façon dont ils veulent conserver leur culture, leurs traditions, leurs langues, interpréter leurs origines, leur histoire… »

Bernard Gasser, Enseignant, éditeur et commentateur de textes littéraires


Jean-Paul Caillard
©ADCK-CCT G del Rio

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« Il me semble difficile d'aborder la question du racisme sans prendre en considération la notion d'égalité entre les uns et les autres. Parler de racisme « anti-Blanc » suppose que nous soyons à égalité. À partir du moment où les Blancs dominent et adoptent des attitudes discriminatoires, pas tant sur un plan individuel que sur un plan institutionnel, en termes d'emploi et de logement surtout, il est logique que les Kanak réagissent par rapport à la situation qu'ils subissent. Le jour où il n'existera plus de discrimination institutionnelle et que régnera une stricte égalité entre tous les habitants de ce pays, le problème du racisme ne se posera plus. Je ne dis pas que, fondamentalement, il n'existe pas, de manière marginale, de racisme viscéral de la part de certains individus, qu'ils soient Blancs ou Kanak. Mais tant que l'on infériorise l'autre en raison de son ethnie, mais en réalité pour des raisons économiques et sociales, l'on produit du racisme (…)

La culture métisse n'existe pas encore. Pour qu'il y en ait une, il faudrait que les deux cultures se soient bien reconnues et qu'une certaine dynamique se soit développée entre elles, comme celle décrite par le poète écrivain Édouard Glissant. C'est-à-dire en se respectant et en échangeant, de telle sorte que, petit à petit, les mentalités évoluent et que, très progressivement, naisse une culture commune. Il ne faut pas forcer les choses. On ne peut pas décréter le métissage, il doit se créer de lui-même, par amour ou parce

Jean-Paul Caillard, Militant des droits de l'homme



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