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Mwà Véé n°82-83 /

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Le dossier

A l’occasion de l’exposition « Erotik kanak », présentée au centre culturel Tjibaou fin 2013-début 2014, la revue Mwà Véé a mené la réflexion sur la perception de la sexualité dans le monde kanak et, plus largement, dans le monde océanien, en donnant la parole à des personnalités engagées à différents niveaux dans ce domaine : pédagogue kanak, infirmière puéricultrice kanak, responsables d’associations et de structures spécialisées dans la santé sexuelle, anthropologue…

Sommaire

  • Éditorial : Vous avez dit sexualité ?
  • Sources d'inspiration
  • L'exposition « Érotik kanak »
  • Art et sexualité
  • La vision du père Lambert sur les mœurs de la société kanak ancienne
  • Entretien avec Adèle Buama, pédagogue
  • Entretien avec Séra Wenisso, infirmière puéricultrice
  • L'érotisme dans l'art kanak en compagnie de Stéphanie Wamytan, plasticienne
  • Sexualité sur les ondes avec Lilou sans tabou
  • Santé sexuelle, S'informer, se soigner en toute discrétion.
  • L'exemple de l'ESPAS-CMP, à Nouméa
  • L'association Homo-Sphère
  • Entretien avec Serge Tcherkézoff, anthropologue
  • Qu'est-ce qu'un acte sexuel, au Samoa Occidental (Polynésie) ? à Maurice Godelier
  • Découvertes littéraires
  • Les rendez-vous de Ngan Jila : au fil de la saison 2013

 

Extraits…

... de l'éditorial…

« Aborder le thème de la sexualité en Mélanésie, comme en Polynésie, c'est s'exposer à s'entendre rétorquer que ce mot, dans sa terminologie occidentale, ne s'applique pas, ne peut pas s'appliquer à la lettre à ce qu'il est censé recouvrer dans le monde océanien. Le sexe, la sexualité, ne sont pas à proprement parler des sujets tabous, mais des sujets dont on ne parle pas ouvertement, qui évoquent « quelque chose » que l'on « fait », pour reprendre une expression courante, mais que l'on ne montre pas. Tout simplement parce que ces sujets se situent hors de la sphère publique, et donc sociale, au sein de laquelle la réserve est de mise. Il n'est pas question, là, de pudeur, de fausse pudeur et encore moins de honte. Il s'agit de séparation des genres, en quelque sorte. Le sexe, la sexualité, sont des sujets intimes, mais ils n'ont pas pour autant droit de cité dans la maison dans son acception d'espace de vie sociale de la famille, du groupe, du clan, de la communauté [...]

Ce sujet de la sexualité, puisqu'il faut bien lui donner un nom pour se comprendre, nous l'avons traité avec un parti pris, celui d'évoquer son versant le plus lumineux, celui de la rencontre, de l'amour, du rapport harmonieux à l'autre, de la naissance souhaitée, de la séduction, de la sensualité, de l'érotisme, du plaisir partagé... Sans ignorer qu'une autre de ses facettes recèle des aspects nettement moins glorieux tels que les violences faites aux femmes, les violences faites aux enfants... Nous avons considéré que ces aspects, sensibles, douloureux, auxquels des chercheurs, en particulier l'anthropologue et sociologue, Christine Salomon, ont consacré plusieurs recherches et études approfondies, méritaient de faire l'objet d'un dossier à part [...]

Mwà Véé (Gérard del Rio)

 Des articles et entretiens...

Le père Lambert, missionnaire mariste (1822-1903), est l’un des tout premiers observateurs à avoir minutieusement décrit la société kanak, du moins celle avec laquelle il a été en rapport durant son affectation à la mission des îles Bélep entre 1856 et 1863, et lors de son affectation à la paroisse de l’île des Pins, entre 1876 et 1900. Il est à ce titre considéré comme l’un des précurseurs de l’ethnologie en Nouvelle-Calédonie […]

L’intérêt des observations du père Lambert réside dans leur profondeur historique, à une époque encore relativement épargnée par l’évangélisation et la colonisation institutionnalisées qui allaient s’ensuivre. Les informations qu’il a recueillies auprès de cette société kanak ancienne attestent, en particulier, des règles de vie qui la régissaient. Leur présentation et leur analyse émanent d’un observateur averti, certes, mais qui se place avant tout comme un missionnaire, serviteur de Dieu, et qui, à ce titre, émet des commentaires moralisateurs par rapport à cette société. Un observateur qui se situe également dans une approche ethnologique datée, en phase avec la perception que celle-ci a encore à l’époque des « peuples indigènes » et donc réductrice à bien des égards. Il n’empêche que les informations que nous a transmises le père Lambert permettent dans une certaine mesure de mieux appréhender la société kanak dans son continuum jusqu’à nos jours […]

« On ne nomme pas ce que vous entendez par sexualité. On ne prononce pas ce mot. Cette partie du corps de l’enfant, de sexe masculin ou féminin, porte le nom de son origine, le nom de l’ancêtre. Le rapport au sexe que nous avons dans la société kanak est différent. Pour nous, c’est un élément qui est en rapport avec l’origine de la vie, « c’est là que se conçoit la vie, c’est de là que vient la vie ». C’est donc quelque chose de « hmijoc, hmitröt » sacré. Lorsque les gens disent, à propos du sexe, que c’est tabou, ils ne veulent pas dire que c’est interdit, mais que c’est sacré. Une manière d’installer les règles de protection et de prévention dans les rapports pour l’équilibre global de l’enfant.

Le fait de désigner le sexe par le nom en langue qui renvoie à l’origine clanique permet de « situer » l’enfant dès sa naissance ; de rappeler son origine, son appartenance à un espace (terre ou mer) et les liens avec les autres éléments du cosmos (végétal, animal ou minéral), dont il a besoin pour survivre ; une stratégie méthodologique d’éducation […]

Il faut raisonner au niveau de l’être humain. Se soucier de santé sexuelle, bien sûr, c’est très important, mais avant cela il faut se préoccuper de la santé psychique et spirituelle, parce qu’il faut croire en quelque chose […]

Suivant comment elle est vécue, la sexualité peut représenter un facteur équilibrant ou, au contraire, déséquilibrant pour le couple. La perception de la sexualité évolue dans le monde kanak. De nos jours, les jeunes femmes ou les femmes plus âgées attendent autre chose d’une relation de couple.

Adèle Buama, pédagogue

Séra Wenisso
(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
Séra Wenisso, 65 ans, est originaire de Kumo, à Lifou. À l’âge de vingt ans, elle s’est orientée vers le métier d’infirmière […]

En 2000 et 2001, elle a mené une étude sur la tribu de Saint-Louis située dans son secteur d’activité. Son travail a porté sur le comportement des femmes de cette tribu en matière de sexualité. Les données recueillies à cette époque par Séra Wenisso apportent un éclairage contemporain sur un sujet traditionnellement considéré comme tabou […]

« À travers les situations que j’ai décrites dans mon mémoire, on ressent le manque d’information des femmes sur la sexualité. J’ai moi-même vécu cela en tant que jeune fille, en internat. À l’époque, l’on nous expliquait qu’il ne fallait pas fréquenter les garçons parce qu’ils étaient des « diables ». Nous découvrions notre sexualité toutes seules. On nous inculquait la notion de « faire le mal envers Dieu », sur la base d’Adam et Eve… On dit kuci ngazo en drehu [langue de Lifou] et rua nia en nengone [langue de Maré ]. Dans les temps anciens, il fallait rester vierge jusqu’au mariage et cette règle a été renforcée par la religion.

Nous, on avait nos problèmes d’avant. On nous cachait la sexualité, on n’en parlait pas. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont pas les mêmes problèmes que ceux que nous avions à notre époque, mais ils ont les leurs […] Je crois que l’on est encore dans le domaine du tabou dès lors que l’on aborde les questions liées à la sexualité.

On peut parler d’« inter-interdit » pour évoquer la relation d’intimité qui régit la sexualité dans la société kanak. De manière générale, tout ce qui se rapporte au sexe relève du domaine de la nuit, de l’obscurité, qui permet de se cacher des autres. Parler de sexualité entre femmes ou entre hommes, plaisanter entre hommes et femmes sur ce sujet, c’est possible sauf en présence de membres de la famille […]

Lorsque les jeunes qui ont reçu une éducation sexuelle se retrouvent avec d’autres jeunes qui, eux, n’ont pas reçu cette éducation, ils sont confrontés au tabou, comme si l’on se situait toujours dans un espace social de jadis. Il faut absolument informer les jeunes de la réalité sexuelle. »

Séra Wenisso, infirmière puéricultrice kanak

Stéphanie Wamytan
(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
Stéphanie Wamytan est l’une des rares, sinon la seule, artistes kanak contemporaines à s’être aventurées sur le terrain de l’érotisme. Elle a exposé régulièrement sur ce thème, en particulier dans le cadre de l'exposition "Kanak. L'art est une parole", au musée du quai Branly et au centre culturel Tjibaou, en 2013-2014.

« Je ne cherche pas à provoquer ni à choquer, mais à montrer ce que la sexualité peut avoir de beau, de positif, en réponse à la violence qui l’entoure trop souvent. La société évolue dans ce domaine, y compris la société kanak. Les gens communiquent davantage, les jeunes d’aujourd’hui me semblent plus à l’aise avec leur sexualité que ceux de ma génération. Leur éducation en la matière est primordiale, surtout à l’âge de l’adolescence, au moment où s’éveillent les sens. Il est important d’apporter des réponses à ces jeunes qui s’interrogent, plutôt qu’ils ne les cherchent dans les magazines ou sur les sites web pornographiques. Il m’est arrivé d’être confrontée à des personnes qui assimilaient mes dessins érotiques à de la pornographie. J’ai toujours pris le temps de leur expliquer le sens de ma démarche : montrer que la sexualité est naturelle et qu’elle a aussi une dimension artistique. »

Stéphanie Wamytan, plasticienne

Lilou
(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
L.R., de son nom d’antenne Lilou, anime depuis février 2011 l’émission Lilou sans tabou sur NC 1ère radio.

[…] J’ai accepté la proposition d’animer cette émission sur la sexualité non sans m’être accordé un temps de réflexion, en résonance avec mon éducation familiale, mais également par rapport à la responsabilité que j’allais endosser en traitant d’un sujet extrêmement tabou pour la société calédonienne, en particulier chez les jeunes […] Je me suis lancée, avec le soutien et la participation de médecins, gynécologues, sages-femmes ou généralistes spécialisés en matière de santé sexuelle, ainsi que de partenaires associatifs comme l’association Vivre sans dépendance, qui intervient dans le domaine des addictions telles que le kava, le cannabis ou encore l’alcool et leurs effets sur la sexualité, ou Homo-Sphère, qui réunit les communautés lesbienne, gay, bi et trans […]

Lorsque les personnes nous confient à l’antenne que notre émission a contribué à les aider à surmonter leurs difficultés, nous en sommes heureux, nous nous disons que nous servons à quelque chose et ça, c’est super ! […] Je me suis vite rendu compte qu’il existait en matière de sexualité des particularités propres au monde kanak. Lorsque la sexualité est abordée dans le cadre scolaire, par exemple, le sujet provoque de la gêne que les élèves évacuent par les pitreries, le rire. »

Lilou

(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
Parmi les nombreuses structures institutionnelles et associatives qui traitent de la santé sexuelle et de la sexualité en général, notre attention s’est portée sur l’Espace de prévention, d’accompagnement et de soins-Centre médical polyvalent (ESPAS-CMP), ouvert au début des années 90 par la province Sud.

« L’ESPAS-CMP organise des sessions de formation qui s’adressent aux praticiens, infirmières, éducateurs, responsables de maisons d’enfants, personnel de l’IME (institut médico-éducatif), surveillants du centre pénitentiaire. Le but de ces sessions est d’encourager les participants à privilégier l’écoute de leurs interlocuteurs et à développer la réflexion qu’ils peuvent engager avec eux. Cette relation concerne tout particulièrement les membres du corps médical et paramédical.

Nous animons également dans nos locaux des groupes de parole sexualité à la demande d’associations telles que l’association des aveugles et malvoyants Valentin Haüy, les ateliers thérapeutiques du centre hospitalier spécialisé Albert-Bousquet (CHS). Le principe de ces rencontres est de faire s’exprimer les participants sur leur vision de la sexualité. Les échanges de vues sont très libres. Lorsqu’un problème est détecté, nous engageons la réflexion à son propos, avant d’informer sur les lieux ressources qui peuvent permettre de l’aider à cheminer vers une solution […]

Les jeunes, qui sont reçus collectivement dans le cadre de nos espaces de rencontre et de discussion, verbalisent facilement leur sexualité, même si certains ont du mal au début à s’affranchir de leur timidité et de leur pudeur. En général, tous finissent par se livrer sans réserve, y compris sur les sujets les plus intimes. »

Agnès Mathevon
(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
L’association Homo-Sphère a été créée en 1998 afin de rassembler et de soutenir les communautés lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle (LGBT) de Nouvelle-Calédonie, ainsi que leur entourage. Elle a pour but de faire accepter la différence sexuelle dans la société, de lutter contre l’homophobie, les discriminations et l’exclusion fondées sur les mœurs et le genre, et de développer des échanges socioculturels. Elle a milité pour l’accès au PACS en Nouvelle-Calédonie, officiellement adopté en 2009.

[…] « Du fait de la diversité communautaire de la Nouvelle-Calédonie et du caractère océanien de ce pays, on se trouve en présence de notions très différentes concernant le rapport à la sexualité. À ces caractéristiques s’ajoute la différenciation très marquée entre le milieu rural et le milieu urbain, autrement dit entre l’intérieur et les Îles, d’une part, et le Grand Nouméa, d’autre part.

L’environnement sociétal, j’entends par là aussi bien l’éducation, la culture que la religion, joue un grand rôle. Nous devons être capables d’adapter non seulement les messages que nous cherchons à faire passer, mais également, et surtout, la manière de les faire passer. Il est parfois difficile de parler d’homosexualité dans le monde mélanésien […]

Lorsque j’effectue des interventions auprès de lycéens, j’ai parfois droit à des questions ou à des remarques très poussées, mais aussi très pertinentes. Ces questions doivent être traitées, comme on s’y emploie, par exemple, lors de l’émission Lilou sans tabou. Si elles ne le sont pas, les jeunes vont aller chercher des réponses eux-mêmes, sur internet notamment, et l’on sait ce que l’on y trouve. Et c’est valable aussi en ce qui concerne l’orientation sexuelle. Et l’on se retrouve donc confronté à des fausses représentations de l’amour, de la sexualité, basées sur des clichés, tels que la longueur du zizi. Même si le sexe relève bien souvent en Océanie, et donc ici, chez nous, de l’intime et, à ce titre, du tabou, il faut créer les espaces où l’on puisse apporter des réponses saines aux interrogations des jeunes et des gens en général. La sexualité est un domaine qui exerce une certaine fascination. Et l’on sait bien l’importance qu’elle occupe dans le développement de la personne […]

Nous ne sommes pas des moralistes, ce n’est pas notre rôle […] »

Agnès Mathevon, responsable opérationnelle

Serge Tcherkézoff
(©ADCK-CCT, photo G. del Rio)
Serge Tcherkézoff a mené des travaux anthropologiques approfondis au Samoa. Il en a tiré un ouvrage qui fait autorité dans ce domaine, Faa-Samoa, une identité polynésienne, économie, politique, sexualité. L’anthropologie comme dialogue culturel, publié en 2003 aux éditions L’Harmattan (Paris), dans la collection « Connaissance des hommes ».

« […] Toutes ces notions font qu’il est très compliqué de parler de la sexualité au Samoa, comme en Polynésie de façon générale, parce que ce domaine est très libre, puisque situé en dehors des interdits sociaux, et en même temps très pesant, parce que l’on se trouve isolé, finalement, en tant qu’individu mâle ou femelle. Il est dès lors impossible d’investir culturellement dans la sexualité […]

Nous avons tendance, depuis la fin du XVIIIe siècle, à poser les questions relatives au sexe, en termes d’identité corporelle, physique, tout en conceptualisant le rapport entre sexe et sexualité, à proprement parler, non pas comme une question lointaine, interdite, mais comme un élément central dans nos vies. C’est pourquoi, lorsque les Européens se sont mis à écrire sur la sexualité polynésienne en se basant sur les premières observations ethnographiques, ils ont sincèrement cru que ces sociétés avaient fait le choix d’une sexualité libre. Comme, pour les Occidentaux, la sexualité est une des fonctions qui se situent au cœur de la vie sociale, ces auteurs en ont conclu que le choix très ancien, millénaire, des Polynésiens avait été la liberté sexuelle. L’erreur ne réside pas dans le mot liberté, mais dans le fait d’associer choix culturel et sexualité. Par définition, la sexualité ne peut pas représenter un choix culturel du point de vue polynésien et cette sensualité qui se dégage d’un certain nombre de danses, cérémonies… […]

Ceux qui ont visité les Samoa parlent d’une atmosphère très détendue, de plaisanteries à propos du sexe. Effectivement, les Samoans ne sont pas complexés par rapport à cette question, ils ne portent pas sur les épaules le péché de la chair, même s’ils sont pratiquement tous convertis, d’une certaine manière, au christianisme. Ils ne sentent pas concernés par le péché. Pour eux, Dieu est au-dessus, il a créé les humains avec un corps sexué pour s’en servir et se reproduire, et venir affirmer que les rapports sexuels, qui donnent naissance à la vie, sont un péché, c’est absurde pour eux […]

La différence entre les jeunes Occidentaux et les jeunes Samoans, c’est que ces derniers sont élevés sans l’idée que leur corps est un problème. Cela ne signifie pas que la vie soit simple dans ces sociétés. Exprimer ses sentiments, trouver un partenaire, faire l’amour est aussi compliqué dans la société samoane que dans les sociétés occidentales, en raison de l’univers social. Il est plus facile pour un adolescent d’aborder la sexualité dans un village occidental que dans un village samoan. C’est encore plus vrai pour une fille […] »



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